Deux enfants sur des téléphones portables
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Le danger des écrans pour les enfants

21 mai 2021

Pour Michel Desmurget, docteur en neurosciences et auteur de La fabrique du crétin digital, cela ne fait aucun doute : les écrans ont un effet délétère sur la santé des enfants.

Dénonçant « un problème majeur de santé publique⁠1 », le neuroscientifique n’hésite pas à prôner le zéro écran jusqu’à l’âge de six ans. Une recommandation près de deux fois plus stricte que celle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui encourage les parents à ne pas mettre les enfants devant un écran au moins jusqu’à leurs trois ans⁠2, puis de restreindre à une heure par jour maximum jusqu’à cinq ans.

Mais au fait, pourquoi est-ce si essentiel de limiter l’exposition des jeunes enfants aux écrans ? Pour le savoir, suivez le guide !

L’importance des cinq sens

Pour découvrir le monde, les plus petits – de 0 à 3 ans – s’appuient sur leurs cinq sens, contrairement aux adultes qui se reposent essentiellement sur la vue et l’ouïe.

Bien sûr, ce que les enfants voient et entendent reste déterminant mais ils mobilisent beaucoup plus leur corps, leur « physicalité », pour se représenter leur univers. De quelle façon ? Vous l’avez sans aucun doute remarqué, les bébés portent tout ce qu’ils trouvent à la bouche. En psychologie, cette période est connue sous le nom de « stade oral » pendant lequel, selon Freud, tous les plaisirs de l’enfant (se nourrir, se réconforter en tétant…) passent par la bouche. Mettre un objet – mais également sa main, son pied… – en bouche, c’est donc pour le bébé un moyen de comprendre et de s’approprier son corps et son environnement.

Les petits enfants ont également un besoin inné de toucher à tout. Et ils ne se contentent pas uniquement de manipuler leurs jouets et leurs doudous, leur curiosité est sans limite. Tout jeune parent sait d’ailleurs qu’il devra sécuriser son habitation pour éviter de laisser à portée de bébé des éléments « dangereux » (prise de courant, produits ménagers, médicaments, clés…).

« Tout le temps passé devant un écran avant3 ans écarte l’enfant d’apprentissages fondamentaux à son avenir », estime le psychiatre Serge Tisseron. « Avant 3 ans, l’enfant a besoin de découvrir ses sensorialités et ses repères. Jouez, parlez, arrêtez la télé ⁠3», recommande-t-il aux parents.

Un temps « perdu » qui pourrait être mieux mis à profit

Si les experts sont nombreux à préconiser une limitation du temps d’écran pour les enfants, il semble que leurs avertissements ne soient pas largement entendus. En effet, les enfants sont de plus en plus exposés aux écrans, et ce de plus en plus tôt. En Europe, les enfants de moins de six ans passent en moyenne plus de 2h⁠4 par jour devant un écran, soit près de 1000 heures par an. C’est énorme, c’est plus qu’une année scolaire de maternelle (864 heures), le danger des écrans est devenu une réalité non négligeable !

Avant même de détailler les effets négatifs des écrans sur le développement des enfants, une chose est donc certaine : pendant qu’ils sont devant une télévision, un smartphone, un ordinateur ou une tablette, les enfants ne sont pas en train de faire une activité plus enrichissante, plus interactive, plus instructive. L’OMS écrit pourtant que « le temps consacré à des activités sédentaires de qualité sans écran fondées sur l’interactivité avec un aidant – lecture, chant, histoires racontées ou jeux éducatifs par exemple – est capital pour le développement de l’enfant⁠5 ».

Michel Desmurget enfonce le clou : « Ce dont a besoin notre descendance pour bien grandir […] c’est d’humain. Elle a besoin de mots, de sourires, de câlins. Elle a besoin d’expérimenter, de mobiliser son corps, de courir, de sauter, de toucher, de manipuler des formes riches. Elle a besoin de dormir, de rêver, de s’ennuyer, de jouer à « faire semblant ». Elle a besoin de regarder le monde qui l’entoure, d’interagir avec d’autres enfants. Elle a besoin d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à penser. Au cœur de ce bouillonnement, les écrans sont un courant glaciaire.⁠6 »

Un réel danger

L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) liste toute une série de risques potentiellement associés à une exposition excessive aux écrans dès le plus jeune âge : trouble de la mémoire, du sommeil, de l’attention, isolement social, dépression, manque d’activité physique, obésité…

Cela vous semble excessif ? De nombreuses études scientifiques vont pourtant dans le même sens. L’une d’entre elles, réalisée par Santé publique France, a ainsi montré que les enfants exposés aux écrans 20 minutes ou plus le matin avant d’aller à l’école avaient trois fois plus de risque de développer des troubles du langage (six fois plus de risque s’ils discutaient rarement ou jamais avec leurs parents de ce qu’ils avaient vu⁠7). L’explication ? Les écrans mobilisent l’attention réflexe – celle qui fait sursauter quand on entend un klaxon dans la rue – et non l’attention volontaire. Or si l’adulte peut contrôler ce réflexe, l’enfant ne le peut pas. « Devant l’écran, son réflexe d’attention est stimulé en permanence, et cette attention s’épuise. Il suffit de peu de temps. Après, c’est l’instituteur qui va dire que ces enfants ont du mal à se poser en classe, une attitude nécessaire à l’apprentissage », confiait au Monde le Dr. Manon Collet, autrice de l’étude.

On a également remarqué que le cerveau des enfants de moins de 6 ans à qui on lit souvent des histoires se développe mieux que celui d’enfants qui passent quotidiennement des heures vissés devant les écrans⁠8. Plus exactement, c’est la substance blanche – dont l’intégrité et la bonne organisation sont clé pour le langage, la lecture, l’écriture … – qui est altérée chez l’enfant « spectateur » tandis qu’elle croît et se « structure » chez l’enfant à qui on fait la lecture. « C’est important, parce que c’est dans les cinq premières années de la vie que le cerveau se développe le plus rapidement. Les enfants dont le cerveau est stimulé, ceux qui vivent des expériences qui organisent leur substance blanche ont un énorme avantage sur les autres à leur entrée en primaire », rapporte le Dr. John Hutton, qui a mené cette recherche aux États-Unis.

Par ailleurs, l’impact néfaste des écrans sur le sommeil est avéré. C’est un vrai problème car le sommeil est essentiel pour le développement – intellectuel mais aussi physique et émotionnel – de l’enfant. De la même façon, il est clairement prouvé que l’utilisation excessive des écrans fait exploser la sédentarité des enfants et diminuer, par la même occasion, leur activité physique. Or qui dit sédentarité dit danger pour la santé : l’inactivité physique est considérée aujourd’hui comme le quatrième facteur de maladies non transmissibles dans le monde⁠9.

Que faire pour limiter les effets indésirables des écrans ?

Dans un monde où les écrans sont partout, un monde où l’on consulte son smartphone plus de 220 fois par jour⁠10, comment faire pour protéger les enfants des écrans ?

La psychologue Sabine Duflo propose quatre règles simples à suivre pour un usage raisonné des écrans, les quatre « pas »⁠11 : pas le matin, pas pendant les repas, pas dans la chambre de l’enfant et pas avant de se coucher.

Pas le matin, c’est pour éviter d’exciter trop l’enfant, d’épuiser son attention et sa concentration, et donc de le rendre moins disposé à apprendre pendant le reste de la journée.

Quand on mange devant un écran, nous sommes concentrés sur autre chose que sur notre repas et donc moins réceptifs aux signaux de satiété que nous envoie notre corps. Résultat : on mange trop et moins bien⁠12, avec un risque de favoriser l’obésité.

Ne pas faire rentrer l’écran dans la chambre de l’enfant est également essentiel car ainsi « l’enfant apprend à ne pas s’angoisser quand il est seul. Il peut alors imaginer, créer, inventer », estime Sabine Duflo.

Enfin, la lumière bleue des écrans excite le cerveau, et perturbe une hormone clé du sommeil : la mélatonine. Même s’il est l’heure du coucher, l’écran fait croire au corps qu’il fait encore jour. Il est plus difficile de s’endormir et le sommeil peut être troublé. Si on connaît tous les vertus réparatrices du sommeil, le manque de sommeil peut, à l’inverse, avoir des effets néfastes importants sur la santé⁠13.

apprivoiser les écrans

De son côté, le psychiatre Serge Tisseron préconise de faire du temps d’écran une activité « socialisée » et « un moment de créativité et de partage ». Pour y parvenir, il propose des règles à suivre selon la tranche d’âge à laquelle appartient l’enfant : de 0 à 3 ans, de 3 à 6 ans, de 6 à 9 ans et de 9 à 12 ans. Retrouvez ces « balises » sur le site de l’association 3/6/9/12⁠14.

Vous craignez qu’il soit difficile de décoller vos enfants des écrans ? Interviewé par France Inter⁠15, Michel Desmurget a donné deux conseils. D’abord, montrer l’exemple, car « ce n’est pas très cohérent de dire à son enfant que c’est mal si on est tout le temps dessus ». Ensuite, expliquer plutôt qu’imposer. « Et plus on explique tôt, mieux ça se passe, parce qu’à l’adolescence, il devient compliqué de les frustrer ».

Même les géants du numérique protègent leurs enfants des écrans

Qu’ont en commun les enfants de Bill Gates (l’ancien PDG de Microsoft) et Steve Jobs (ancien boss d’Apple) ?
Réponse : les uns comme les autres ont eu un accès très limité à la technologie. Pas d’iPad pour les petits Jobs⁠16. Pas de smartphone avant 14 ans pour les petits Gates.

« Nous n’avons pas de téléphone à table lorsque nous prenons nos repas, nous n’avons pas donné de portable à nos enfants avant leurs 14 ans, même quand ils se plaignaient que des camarades en aient déjà »
Bill Gates (2018)⁠17

Sa femme, Melinda Gates, estime même qu’ils auraient « probablement dû attendre encore plus longtemps […]. Les téléphones et les applications ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises, mais pour des ados qui n’ont pas encore les outils émotionnels pour naviguer dans une vie complexe et confuse, ils peuvent exacerber les difficultés qu’il y a à devenir adulte ».

Bill Gates, qui a fait sa fortune dans le digital, insiste par ailleurs beaucoup sur l’importance de se ménager du temps pour lire. L’Américain, dont l’emploi du temps doit sans nul doute être extrêmement chargé, lit environ 50 livres par an – soit près d’un par semaine. Et quand Gates lit, c’est toujours sur papier, par tranches d’une heure minimum⁠18 et en prenant des notes. Il peut paraître étonnant que le livre papier – objet low tech par excellence – ait les faveurs d’un géant du numérique comme Gates, mais c’est assez logique en réalité : il est en effet prouvé qu’on apprend et retient mieux sur papier.

L’école privée la plus courue de la Silicon Valley – la Waldorf School of Peninsula où étudient les enfants du gratin des GAFAM – ne s’y trompe pas. Depuis 2011, l’école ne propose plus le moindre appareil électronique aux enfants avant le collège. « Les éducateurs de Waldorf croient qu’il est bien plus important pour les étudiants d’interagir entre eux et avec leurs professeurs, de travailler avec des matériaux réels, plutôt qu’à travers des objets électroniques. En explorant le monde des idées, en faisant de l’art, de la musique, des activités pratiques et physiques, les enfants développent des corps sains et robustes, des esprits équilibrés et ils ont en confiance en leurs capacités réelles⁠19 ».

Voir toutes les notes
  1. Note 1https://www.letelegramme.fr/france/michel-desmurget-pas-d-ecran-pour-les-enfants-avant-6-ans-28-12-2019-12467843.php
  2. Note 2https://www.who.int/fr/news/item/24-04-2019-to-grow-up-healthy-children-need-to-sit-less-and-play-more
  3. Note 3https://www.3-6-9-12.org/les-balises-3-6-9-12/
  4. Note 4https://pepite-depot.univ-lille2.fr/nuxeo/site/esupversions/f16fb598-6e97-4208-bc51-962a375213c6
  5. Note 5https://www.who.int/fr/news/item/24-04-2019-to-grow-up-healthy-children-need-to-sit-less-and-play-more
  6. Note 6

    Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, éditions Seuil

  7. Note 7https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/01/15/devant-un-ecran-il-suffit-de-peu-de-temps-pour-epuiser-l-attention-d-un-enfant_6025940_3224.html
  8. Note 8https://edition.cnn.com/2020/01/16/health/child-brain-reading-books-wellness/index.html
  9. Note 9http://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2020/15/pdf/2020_15_1.pdf
  10. Note 10https://www.francebleu.fr/infos/societe/chiffre-du-jour-nous-consultons-en-moyenne-notre-telephone-221-fois-par-jour-1549431078
  11. Note 11http://www.sabineduflo.fr/vous-et-les-ecrans-conseils-pratiques/
  12. Note 12https://www.ipco-alsace.fr/dietetique/pourquoi-manger-devant-les-ecrans-favorise-lobesite/
  13. Note 13https://www.huffingtonpost.fr/2018/03/16/journee-mondiale-du-sommeil-voici-ce-qui-arrive-si-vous-ne-dormez-pas-assez_n_4583755.html
  14. Note 14https://www.3-6-9-12.org/les-balises-3-6-9-12/
  15. Note 15https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-19-septembre-2019
  16. Note 16https://www.francetvinfo.fr/sciences/high-tech/bill-gates-steve-jobs-quand-les-patrons-de-la-silicon-valley-interdisent-les-portables-et-les-reseaux-a-leurs-enfants_2514445.html
  17. Note 17https://www.snopes.com/fact-check/tech-billionaire-parents-limit/
  18. Note 18https://www.youtube.com/watch?v=eTFy8RnUkoU
  19. Note 19https://waldorfpeninsula.org/curriculum/media-technology-philosophy/
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